[lA] | Agnes de Cayeux & Laura Mannelli
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Agnes de Cayeux & Laura Mannelli

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Par Sophie Lapalu, octobre 2009 . Area n°19/20. Féminin pluriel

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Area n°19/20. Féminin pluriel

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A l’occasion de la sortie du numéro double d’area revue sur le thème de la création féminine, la revue s’interrogera sur le développement du féminin dans la création artistique. Des artistes qui explorent les nouvelles technologies  nous font découvrir leurs univers et de nouveaux comportements. Trois dialogues – Agnès de Cayeux et Laura Mannelli, Albertine Meunier et Caroline Delieutraz, Annie Abrahams et Pascale Gustin – autour d’Internet comme nouvel espace à l’art et à sa socialisation dans lequel les femmes ont une place prépondérante.

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Comment vous êtes-vous rencontrées?

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AdeC : Nous nous sommes rencontrées à Ny-Ålesund, la ville la plus au nord du monde, l’une des quatre agglomérations habitées de l’archipel Svalbard, en Norvège, sur la péninsule de Brogger. Il n’y a qu’un seul bar à Ny-Ålesund, pour 40 habitants, en partie des scientifiques en mission ; nous nous sommes rencontrées dans ce bar.

LM : J’étais partie là-bas, où je pensais trouver une réponse à l’horizon. Cette ligne incroyablement stable qui scinde l’espace en deux. Partie en expédition, aux confins du monde et de son espace, je pensais qu’une communauté de scientifique m’aiderait à comprendre comment cette ligne sans largeur réussit à imposer sa dictature sur l’ensemble du monde, le séparant en deux de toute part, tout en offrant aux individus un fantastique espace de projection dans lequel ils n’hésitent pas à y confier leurs promesses d’avenir et leurs rêves. Les géodésiques de l’espace peuvent pourtant prendre une allure si différente selon le point de vu. C’est sur mon ellipse, sur le chemin le plus court, ou l’un des plus courts chemins s’il en existe plusieurs, entre deux points d’un espace pourvu d’une métrique que j’y ai trouvé, à 78° 55′ N 11° 55′ E Agnes de Cayeux accoudée à un bar. Mon horizon devint soudain plus souple.

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Comment avez-vous commencé à travailler sur le web? Que vous apporte le réseau, que vous ouvre-t-il comme possibilités?

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AdeC : Impossible de comprendre cette affection, cette attirance, cette nécessité, cette exister, ce bordel infini dans lequel, ni ma fille, ni moi-même, ni celles qui nous entourent, ne sommes nées. Il me semble que la réponse se trouve dans Faux-semblants ou peut être dans la Jetée simplement ou bien encore dans ce Pierre Ménard, auteur du Quichotte ou enfin dans cette Invention de Morel. Comme une réseaulution.

LM : La question liée à l’espace m’obsède. Architecte de formation je ne cesse de remettre en question l’essence même de l’architecture. Est-elle la science de l’espace ? Si elle l’est, pourquoi arrêter le concept d’un espace d’architecture à cette démarcation physique et technique de la matière. L’espace d’architecture n’est pas seulement ce qui est limité dans le plan. Les espaces imaginaires ou artificiels, et surtout ceux introduis par Internet sont autant d’espace de vie que l’homme s’approprie. S’ils ne sont pas incarnés dans la matière, ils en bouleversent nos modes de vie, ainsi que les perceptions spatiales qui en découlent. Comme dans toute chose, penser qu’il y a une séparation entre virtuel et réel est une erreur. L’architecture côtoie le virtuel depuis longtemps. Un espace d’architecture, avant d’être incarné dans la matière est un espace virtuel. L’espace virtuel et réel ont besoin l’un de l’autre pour trouver leur résonance mais il faut les traiter tous les deux dans leurs spécificités. Respecter leur nature, leurs codes respectifs. On ne peut pas penser le virtuel comme on pense le réel. Le lien est à trouver. En ce sens, le réseau n’est pas un outil. C’est une réalité. J’aime ce double sens de l’espace. Les deux côtés d’une même pièce. Je travaille l’interface, ce moment ou le lien s’opère ; j’intègre, je triture, je joue avec cette double nature. Je les réconcilie ou je les mets en opposition selon les projets. Dans tous les cas Internet ouvre un champ d’expérimentation, de questionnements, de possibilités si vastes qu’on peut dire aujourd’hui qu’on sait à peine de quoi il s’agit. J’aime l’idée que je participe à cette quête. Et je suis très attachée à croiser les compétences, révéler dans les différentes disciplines les usages qui vont faire nos espaces de demain.

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Vous avez toutes les deux recréé des personnages. Qui sont-ils?

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AdeC : Alissa est une figure féminine en réseau emprunte de figures littéraires et cinématographiques, de femmes réelles et d’anonymes du web. Elle est instruite d’une littérature futuriste ou de science-fiction. Elle lit et relit Bioy Casares, Borges, William Gibson. Alissa est aussi Nicole Hiss, actrice de Duras dans le film Détruire, dit-elle. Et puis, elle est la prêtresse dans la série japonaise Sharivan.

LM : Dans une société gouvernée par les choses tangibles et matérielles, Mélusine parle d’un autre monde réputé invisible qui fait irruption dans la conscience de l’existence et demande d’autres facultés pour l’appréhender. Elle appartient au monde intermédiaire qui fait des incursions dans le visible afin d’éveiller à d’autres réalités. Elle est celle qui emmène derrière l’écran. Par de là le monde manifesté. Mélusine est de nature hybride, double, féerique. Elle est le signe de cette dualité, virtuelle et réelle.
Elle est aussi ambassadrice. D’une identité, d’une culture. Je suis originaire du Luxembourg, un petit pays dont l’identité et la sauvegarde gravite autour d’un espace virtuel. Un espace partagé par la majorité de la population qui y séjourne, mais aussi, de par la nature de son activité, le reste du monde. Un espace qui dépasse de loin les limites physiques et géographiques du territoire national. Je parle bien évidemment des flux d’informations et de biens immatériels générés par une société de services. Un Luxembourg « augmenté » qui lui assure de dépasser sa réalité physique et ne pas rougir devant les autres pays. Mais comment préservé son identité dans une telle ouverture. Mélusine porte avec elle un message, ‘ech sinn’, j’existe, en Luxembourgeois. Car le Luxembourg c’est aussi une histoire, des origines, un extraordinaire patrimoine préservé de siècle en siècle par les conteurs, les mythologues et les folkloristes aujourd’hui transmise, sauvegardée, dans une volonté d’échange et d’ouverture sur l’autre. Mélusine, dans l’histoire Luxembourgeoise a disparu dans notre rivière nationale pour n’apparaître aux yeux des hommes que sous forme de fantôme ? C’est ce qu’on raconte… Mais personne n’a jamais réussi à l’apercevoir. Et voici qu’elle à trouvé le moyen de revenir, matérialisée en flux de data, persistante sur le réseau.

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Comment vous situez-vous par rapport à elles? De plus, qu’en faites-vous, quelle est leur « vie »?

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AdeC : J’écris Alissa. Elle n’est pas encore terminée, elle est encore imparfaite. Elle sera prête dans quelques mois, prête à exister librement sur son cratère lunaire in SL (Second Life). Elle demeure un peu clandestine à présent, mais chacun d’entre nous peut la croiser, l’aider à se formuler. Sur SL, Alissa1969 Seriman.

LM : Mélusine et moi entretenons une sensibilité commune. Cultivons un mystère que nous aimerions partager sans savoir comment. Nous entretenons un désir d’existence et d’échange, bâtissons un futur commun. L’homme du moyen âge – époque ou Mélusine apparaît pour la première fois – perçoit le réel avec plus de nuances, davantage d’unité, et moins d’interdits rationnels que l’homme contemporain. Sur le plan visible Mélusine est mélusine, personnage symbolique et féerique qui cherche à exister dans notre réalité rationnelle. Sur le plan invisible et personnel, elle est mon ange.

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Y a -t-il une séparation entre vos avatars sur Second Life et vous même?

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AdeC : Non. Nous sommes Jel (mon avatar sur Second Life) et moi, les mêmes. Nous nous inversons l’une et l’autre. Jel peut devenir un homme en un clic. Ainsi, je deviens un homme. Nos genres coexistent et dessinent un transgenre possible.

LM : Mon avatar sur second life est aussi Mélusine. Mais Mélusine n’est pas moi. Elle est autonome dans l’imaginaire de ceux qui l’a croisent. J’espère qu’elle résonne en chacun. Je la voudrais universelle.

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Une génération vous sépare. Est-ce que cela a une incidence sur votre rapport au réseau, et à votre condition féminine (thématique de la revue oblige)?

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LM : Une génération ! Avec Agnes Vraiment ?!!

AdeC : Je me dis que Laura aura peut-être la chance de savoir si la question de l’immortalité trouvera sa réponse dans le réseau futur. L’incidence est peut être cette conscience du temps qu’il nous reste plus ou moins.

LM : Et la condition féminine…Hum.. Le choix de Mélusine n’est évidement pas anodin. Une femme, du moyen âge ! Qui exerça une telle fascination, qui bâtit tout un empire et qu’on a ensuite trahit. C’est aussi une fée, le terme fée vient du latin fata, qui dérive de fatum, le destin.
Réseau, espace, sexualité et identité sont intiment liés. J’en suis sûre. J’ai lu un livre très intéressant à ce propos Architecture from the outside d’Elizabeth Grosz qui argumente ce postulat. Mais je me pose encore ces questions : y a-t-il une identité sexuelle propre à l’espace ? L’espace a-t-il une sexualité ? Mais est-ce une question de génération ? Peut-être faut-il me reposer la question dans dix ans ! Ce qui de toute évidence change d’une génération à l’autre, se sont les mentalités. La considération de la femme, peut être même de la sexualité, de l’homosexualité par exemple. Tout ça change notre perception et notre rapport à l’espace et par conséquent au réseau.

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Comment appréhendez-vous le rapport au don, au gratuit, à cette forme de générosité que représente le travail de l’artiste web? Et que va impliquer pour vous une loi telle que Hadopi?

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LM : Mon travail repose sur une approche transdisciplinaire et collaborative. C’est en mettant en commun un savoir, un échange, des interactions que vont se développer « les usages » de ce futur numérique qui se construit aujourd’hui. De ses usages vont dépendre l’appropriation de ces réalités virtuelles par la société. Et de la société dépend l’évolution de ces univers. Si on empêche cette appropriation on tue une force de création et d’innovation dont les potentialités sont énormes. Et on commence à peine à expérimenter les possibles. Pourquoi l’annuler ?
Tous ces projets sont conçues pour être persistants, ubiques et participatifs. Une loi telle que Hadopi tue ce travail. Empêche l’évolution. Tue, un retour à la fois intellectuel et créatif et tue ma communication avec l’autre.

AdeC : HADOPI, LOPSI2 sont des projets de loi qui nous permettront enfin de penser une société intelligente et possible. Cette course effrénée à l’excellence de la surveillance, dont il est uniquement question dans ces lois répressives, est menée par ceux qui ont oublié de lire Borges, Proust ou bien Chloé Delaume, par ceux dont l’esprit est étroit ou ignorant, par ceux qui ne perçoivent en l’autre que profit et intérêt, par ceux qui ne sont pas très nombreux, certes, mais qui se déclarent les chefs du monde, arrogants et incultes. C’est la première fois dans l’histoire de nos républiques que nous choisissons un chef d’état véritablement inculte et qui le clame haut et fort, en short et défoncé. Nous serons surveillés, en toute vulgarité, nous le savons déjà, c’est écrit depuis des décennies. Les majors seront richissimes et quelques piètres artistes d’état les soutiendront, ils se sont eux-mêmes désignés ces mois derniers.
Ainsi, pendant que certains inventent quelques abréviations crétines et s’isolent du monde qui les entoure, nous, sur le réseau, nous nous organisons, nous mettons en branle une pensée collective qui se construit de seconde en seconde. Nous ne voterons certainement plus dans quelques années, parce que l’insurrection qui vient a son espace social et public et libre et jamais un programme ne pourra nous empêcher de penser une société intelligente et possible. Bien au contraire.

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interview . texte . R&D

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Agnès de Cayeux, Alissa, Area Revue, Laura Mannelli, Mélusine, Ny-Ålesund